En février 2025, j'avais mon premier rendez-vous dans le centre anticancer qui allait m'accueillir durant les prochains mois. C’était le jour de la Saint-Valentin et mon compagnon patientait dans la salle d’attente à mes côtés.
C'est lors de cette consultation que l'on nous a détaillé les résultats de ma biopsie faite quelques semaines auparavant : cancer du sein hormonodépendant, stade 3, vitesse de prolifération très importante. On m’a annoncé un an de traitements. J’ai demandé si j’allais mourir, on m’a répondu « pas cette année ». J’ai voulu savoir si j’allais faire de la chimiothérapie, on m’a dit « oui, cinq mois ». Etant une patiente jeune avec un cancer très agressif, l’oncologue m’a prévenue que le protocole de chimiothérapie serait intensif. Je me souviens, j'étais assise sur une chaise, mon compagnon à côté de moi et j'avais les mains posées sur l'assise de mon siège. Je me souviens parce que j'ai serré la chaise de toutes mes forces, à en avoir mal aux mains et aux doigts. Tout au long des mois à venir, on me dira que je semble relativement bien vivre le traitement. Ma détresse se traduit dans des gestes infimes comme des jointures blanchies par le choc le refus la colère et la terreur.
Aujourd'hui, en décembre 2025, je suis au terme de ces mois de traitements. Ma dernière séance de chimiothérapie a eu lieu le 8 août. Un mois après, je suis entrée à l'hôpital pour une mastectomie et ma dernière séance de radiothérapie, la dernière sur les vingt-cinq, a eu lieu au début du mois de décembre.
Lors de cette consultation en février, on m'a dit que l’année à venir serait intense et difficile. On m’a également prévenue que la fin des traitements pourrait être ardue. Parce qu'après avoir fait face à tout, au diagnostic, aux mille rendez-vous médicaux, aux effets secondaires, à la vie qui bascule, à la douleur, aux cheveux qui tombent, aux piqûres, au corps déshabillé scruté touché en permanence, il allait falloir digérer. Pendant des mois, j’ai vécu en m’enjoignant à tenir une heure supplémentaire. Juste une heure, c’est ce que je me disais lorsque je n’en pouvais plus. Juste une heure, c’est jouable, on le fait ensemble, juste une heure, regarde, je suis là et, d’accord, si c’est toujours infernal dans une heure, je comprends, on arrête. On appelle l’hôpital et on leur dit qu’on abandonne. J’ai passé les mois de chimiothérapie à me parler ainsi, à me tenir à bout de mains. Deux fois, j’ai composé le numéro de l’hôpital pour leur dire mon impossibilité de continuer. A chaque fois, j’ai raccroché parce que je ne me voyais pas annoncer la nouvelle à ma sœur. A ma place, j’aurais voulu qu’elle racle les fonds de tiroirs pour tenir bon, pour ne pas la perdre. Alors j’ai raccroché et j’ai tenu une heure de plus pendant des semaines.
Lors de cette consultation en février, on m'a parlé des traitements invasifs que sont la chimiothérapie, la chirurgie et la radiothérapie. On m'a aussi dit qu'en raison de la précocité de mon cancer, j'aurais ensuite deux traitements oraux, l’un à prendre pendant deux ans et l'autre pendant dix ans. J'avais 35 ans lorsque mon cancer du sein a été diagnostiqué. L'âge médian en France est 63 ans pour cette pathologie1 avec seulement 5% des diagnostics qui se font pour des patients âgés de moins de 40 ans2. On m'a dit qu’on verrait ça en fin de parcours et j’y suis. Dix mois après cette consultation en février, quelques jours avant Noël, un oncologue me détaille les contraintes et les effets secondaires de ces traitements anti-cancéreux mis en place pour limiter mon risque de récidive. Mon cancer étant hormonodépendant, ce sont mes hormones, et plus particulièrement mes œstrogènes, qui alimentent mes cellules cancéreuses. Pour empêcher d’éventuelles cellules cancéreuses résiduelles de se nourrir et de grossir, on coupe la sécrétion de ces hormones. Le traitement que je dois prendre pendant dix ans est une hormonothérapie qui place mon corps en ménopause forcée. Il s’agit de cachets à prendre quotidiennement et de piqûres mensuelles. Le deuxième traitement est une sorte de chimiothérapie en cachets à avaler deux fois par jour pendant deux ans. Son objectif est de ralentir la division cellulaire pour empêcher d'éventuelles cellules cancéreuses de se reproduire. Son action se situe au niveau de la moelle osseuse et, même si elle est plus ciblée que la chimiothérapie bombe nucléaire que j’ai eue pendant cinq mois sous forme de perfusion, elle a des effets similaires avec un ralentissement de la division cellulaire qui ne touche pas uniquement les cellules cancéreuses mais aussi les globules rouges, les globules blancs et les plaquettes. Je sors de la consultation avec une dizaine d'ordonnances dans la main, abasourdie. Je me demande comment, après cette année d'horreurs, je peux continuer à avoir autant d’examens, de médicaments, de prises de sang.
Je démarre ces traitements le samedi 13 décembre et je découvre leurs effets secondaires. Alors, je comprends que ce n'est pas fini. Les traitements invasifs s'achèvent. Ils laissent place à d'autres et je saisis l’ampleur du chantier qui m’attend.
J’écris ici pour lever le voile sur la réalité des patientes atteintes d'un cancer du sein, et notamment des patientes jeunes. Souvent diagnostiquées avec des cancers plus agressifs, les traitements sont particulièrement intenses. Ma situation est personnelle et la façon dont je vis les choses m'est propre. Néanmoins, je suis convaincue que mon histoire peut aider à mieux comprendre la réalité des patients et faciliter un dialogue. Je pense à une femme de 70 ans qui m'avait mis la main dans le dos en me disant que le cancer du sein se soigne très facilement désormais et qu'elle ne garde aucun mauvais souvenir de la chimio. Lorsque je lui avais répondu qu'on n'avait certainement pas les mêmes molécules ni les mêmes dosages, elle avait haussé les épaules en me disant qu’on avait le même cancer. Or, ce n’est pas parce qu’un cancer a la même localisation qu’il est similaire3.
Enfin, j’écris aussi, et surtout, parce que j'en ai besoin. Après des mois à viser uniquement l’heure d’après, après avoir respiré à travers une paille d’une étroitesse affreuse tant ces traitements asphyxient, j’ai le sentiment de me retrouver face à une boîte de puzzle renversée au sol. Les pièces sont là, enchevêtrées, cornées, délavées. 2026 ne sera pas un triomphe mais une énigme où je vais essayer d’identifier quelles pièces peuvent être récupérées, assemblées, comment, quelle place je peux trouver, quelle vie je peux créer désormais. J’écris pour témoigner de la résolution de cette énigme.
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RESSOURCES :
2 Ibid
3 Si cela vous intéresse, je vous renvoie à cette conférence dans laquelle un oncologue suppose que la classification des cancers évoluera vers des familles de caractéristiques communes plutôt que des localisations. Ainsi, au lieu de parler de cancer du pancréas, des poumons, du sein, on mentionnerait des cancers triple négatif, des cancers hormonodépendants, etc., parce que la localisation ne dit pas grand-chose de significatif finalement.